Le “campo” espagnol sous pression : entre flambée des coûts, accord UE-Australie et aides d’urgence du gouvernement.

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La guerre en Iran fait exploser les prix du gazole et des engrais. Bruxelles vient de signer un accord commercial avec l’Australie que les organisations agricoles espagnoles dénoncent unanimement. Face à la tempête, Madrid a débloqué un plan d’urgence de plus de 877 millions d’euros. Portrait d’un secteur qui résiste, mais qui vacille.

Madrid, 2 avril 2026 le secteur agricole espagnol traverse l’une des périodes les plus éprouvantes de ces dernières années. Alors que les cicatrices de la dana valencienne de 2024 ne sont pas encore totalement refermées, une nouvelle vague de chocs simultanés frappe de plein fouet les exploitations : un conflit géopolitique qui fait s’envoler les coûts de production, un accord commercial européen inédit avec l’Australie qui menace plusieurs filières, et un calendrier agronomique qui n’attend pas. Entre résistance et revendication, le campo espagnol cherche ses leviers de survie.

La guerre en Iran, une facture directe pour les agriculteurs

Depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient à la fin du mois de février, les deux principaux postes de coût des exploitations agricoles le gazole et les engrais ont connu des hausses brutales. Selon les estimations publiées par ASAJA (Asociación Agraria de Jóvenes Agricultores), le gazole agricole a augmenté de plus de 40 % en quelques semaines, passant de 0,85 à 0,90 centimes le litre à environ 1,50 euro. Les engrais nitrogenés, eux, ont bondi de 30 % sur la même période, l’urée cotant désormais autour de 600 euros la tonne.

Selon ASAJA relayé par Valencia Fruits, le surcoût combiné du carburant et des engrais dépasse les 41 millions d’euros supplémentaires par semaine pour l’ensemble du secteur agricole espagnol soit près de 6 millions d’euros par jour qui sortent des comptes des exploitants sans que les prix à la production ne suivent. La coïncidence avec la pleine campagne d’amendement printanière l’une des périodes de l’année où la consommation d’engrais est la plus intensive aggrave encore l’impact. Selon le portail Hortoinfo, la citriculture valencienne a vu ses coûts augmenter de 12 %, tandis que la filière céréalière, très dépendante des intrants azotés, est particulièrement exposée.

Madrid débloque un plan d’urgence de 877 millions d’euros

Face à cette situation, le gouvernement de Pedro Sánchez a réagi rapidement. Selon le communiqué officiel du Ministerio de Agricultura, Pesca y Alimentación (MAPA), un décret-loi d’urgence a été approuvé en Conseil des ministres le 20 mars, mobilisant plus de 877 millions d’euros de soutien au secteur agroalimentaire et à la pêche. Les mesures phares pour les agriculteurs comprennent une aide directe de 20 centimes par litre de gazole professionnel agricole prolongée jusqu’au 30 juin 2026 ainsi qu’une aide à l’achat de fertilisants élargie à l’ensemble des exploitants inscrits aux registres agricoles, et non plus aux seuls bénéficiaires de la PAC comme lors du précédent choc de 2022. Une ligne de crédit ICO-MAPA-SAECA de 300 millions d’euros supplémentaires complète le dispositif pour faciliter l’accès au financement du secteur.

Selon La Moncloa, Sánchez a présenté ces mesures comme faisant de l’Espagne « le pays doté du bouclier social et économique le plus solide de toute l’UE » face aux conséquences du conflit. Une ambition que le terrain relativise : selon Revista Campo, malgré les aides, de nombreux agriculteurs considèrent que les délais de versement et les critères d’accès restent trop contraignants pour répondre à l’urgence de leur trésorerie.

L’accord UE-Australie : « une trahison au campo espagnol »

À peine digérés les effets du choc énergétique, les organisations agricoles espagnoles ont dû faire face à une autre mauvaise nouvelle. Le 24 mars, la Commission européenne a officiellement signé à Canberra un accord de libre-échange avec l’Australie. La réaction du secteur a été immédiate et unanime. Selon Agroinformacion, la COAG (Coordinadora de Organizaciones de Agricultores y Ganaderos) a qualifié cet accord de « trahison » au campo espagnol et européen, dénonçant une négociation conduite selon elle « de manière accélérée et opaque, sans évaluation sectorielle rigoureuse et sans transparence sur les volumes de quota accordés ».

Les filières les plus menacées sont celles où l’Australie dispose d’un avantage compétitif structurel non pas fondé sur l’efficacité, mais sur l’absence des exigences environnementales, de bien-être animal et de traçabilité imposées aux producteurs européens. Selon la COAG relayée par Empresa Agraria, les quotas d’importation agréés sont particulièrement préoccupants : 30 600 tonnes de viande bovine (contre 3 389 actuellement), 35 000 tonnes de sucre, 8 500 tonnes de riz avec des effets directs sur les riziculteurs valenciens, andalous et extrémadourains ainsi que des quotas sur les produits laitiers. À cela s’ajoute le risque de triangulation commerciale via le Royaume-Uni, dont le propre accord avec l’Australie prévoit jusqu’à 220 000 tonnes d’accès libre en sucre.

Selon Libre Mercado, ASAJA a demandé directement aux eurodéputés espagnols de voter contre la ratification de l’accord. Miguel Padilla, secrétaire général de la COAG, a résumé la position du secteur sans ambages, selon Infobae : « Si cet accord s’applique tel quel, des exploitations vont fermer. Et les exploitations qui ferment ne rouvrent pas. Et les villages qui perdent leurs éleveurs ne se remplissent plus. »

Une résilience qui se cherche

Derrière la colère, le campo espagnol cherche aussi ses propres réponses. Selon le Ministerio de Agricultura, le salon Alimentaria 2026, qui a réuni plus de 3 300 exposants et jusqu’à 110 000 professionnels à Barcelone du 23 au 26 mars, a mis en avant la compétitivité et la durabilité du système agroalimentaire espagnol, premier exportateur européen de fruits et légumes et premier producteur mondial d’huile d’olive. La filière biologique, de son côté, continue de progresser, avec des exportations records à 3,884 milliards d’euros en 2024, selon le MAPA.

Selon Revista Campo, le Ministerio de Agricultura a également publié fin mars un rapport prospectif sur l’énergie agrivoltaïque une technologie qui combine production agricole et panneaux solaires sur les mêmes parcelles identifiée comme un levier stratégique pour réduire la dépendance énergétique des exploitations et générer des revenus complémentaires. Une piste que le gouvernement entend accélérer dans les prochains mois, dans le cadre de sa stratégie de renforcement de la souveraineté énergétique nationale.

Source et photo: Rédaction LCE ( avec l’aide de l’IA )

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