L’écosystème espagnol de la tech confirme sa maturité. Après une année 2025 stable à 3,1 milliards d’euros investis, le marché a enchaîné un début d’année en retrait puis un mois de juin historique à 894 millions d’euros, son meilleur résultat en une décennie. Un parcours en dents de scie qui illustre à la fois la solidité et les limites d’un écosystème encore à l’ombre de la French Tech.
Un marché qui s’élargit plus qu’il ne s’emballe
Selon l’Observatoire des startups de la Fondation Innovación Bankinter, l’écosystème espagnol a clôturé 2025 sur 3 108 millions d’euros investis, un quasi-statu quo par rapport aux 3 197 millions de 2024. Mais derrière cette apparente stabilité, le nombre d’opérations a bondi de 11 %, à 376 tours de table. Autrement dit, davantage d’entreprises se financent, sur des tickets plus mesurés: le montant moyen par opération recule de 14 %, à 9,4 millions d’euros, tandis que la médiane grimpe de 34 %, à 2,14 millions. Signe d’un marché qui se rééquilibre autour de rondes intermédiaires, avec une moindre dépendance aux très grosses opérations.
La concentration géographique reste néanmoins forte. Barcelone (1 374 millions d’euros) et Madrid (865 millions) pèsent à elles deux près des trois quarts des sommes levées, devant Valence (262 millions) et Saint-Sébastien (202 millions, propulsée par la levée de Multiverse Computing). Quinze méga-levées supérieures à 50 millions d’euros ont à elles seules capté 44 % du volume total.
Côté secteurs, 2025 marque un tournant net. Selon les données compilées par El Referente et Xataka, le logiciel dopé à l’intelligence artificielle a multiplié par six son volume d’investissement, à 516 millions d’euros, détrônant la fintech qui régnait l’année précédente. Viennent ensuite la biotech et les sciences de la vie (354 millions) et le segment « business & productivité » (321 millions). L’IA prise globalement a attiré 717 millions d’euros sur la seule année 2025, plaçant l’Espagne au sixième rang européen par le volume investi dans ce domaine, et au quatrième par le nombre de tours de table.
Juin 2026, un mois décennal qui rebat les cartes
Le premier trimestre 2026 avait pourtant mal démarré : 731 millions d’euros levés sur 79 opérations, en repli de 30 % sur un an, sur une base de comparaison particulièrement haute. Trois méga-levées, PLD Space, Preply et Universal DX, y avaient concentré plus de la moitié du capital.
Mais juin 2026 a tout changé. Avec 894 millions d’euros levés en un seul mois, l’écosystème espagnol signe son meilleur résultat depuis dix ans, portant le premier semestre à quelque 2 111 millions d’euros. Ce mois exceptionnel a été alimenté par des opérations très diverses, tourisme, fintech, RH, biotech, robotique, illustrant un tissu entrepreneurial désormais plus mature et diversifié.
Parmi les opérations marquantes de la période, on retiendra notamment :
- Multiverse Computing (Saint-Sébastien) : 189 millions d’euros en série B dans la deep tech et l’IA quantique, auxquels s’ajoutent 107 millions d’euros de fonds publics via la SETT
- TravelPerk, rebaptisée Perk, (Barcelone) : 190 millions d’euros en 2025, puis une ligne de crédit de 258 millions d’euros en juin 2026
- PLD Space (Elche) : 180 millions d’euros pour le développement de lanceurs spatiaux réutilisables
- Twinco Capital (Madrid) : 165 millions d’euros en juin 2026, dont 150 millions via un fonds de titrisation
- Factorial (Barcelone) : 129 millions d’euros en juin 2026, pour sa plateforme RH dopée à l’IA, valorisée 2,5 milliards d’euros
- SpliceBio (Barcelone) : 118 millions d’euros en série B dans la thérapie génique
- ONA Therapeutics (Barcelone) : 74,2 millions d’euros en oncologie
- THEKER : 73 millions d’euros dans la robotique
La prudence reste toutefois de mise. Un mois record n’est pas une transformation structurelle, et l’essentiel de l’élan repose encore sur un petit nombre de rondes géantes.
Face à la France : un rapport de un à deux, des dynamiques qui s’inversent
Le contraste avec la French Tech reste instructif. Selon le baromètre EY–France Digitale, les startups françaises ont levé environ 7,4 milliards d’euros en 2025, soit près de 2,4 fois le volume espagnol. La France conserve sa place sur le podium européen, derrière un Royaume-Uni hors catégorie (plus de 19 milliards) et au coude-à-coude avec l’Allemagne (environ 7 milliards).
Mais la dynamique s’est en partie inversée. Selon les mêmes sources, la France a reculé de 5 % en valeur en 2025 et surtout de 15 % en nombre d’opérations. L’Espagne, elle, a fait l’inverse : volume quasi stable, mais 11 % d’opérations supplémentaires. Le marché français se concentre, l’espagnol s’élargit.
Selon KPMG, le poids d’un champion unique explique largement cette divergence. La levée de 1,7 milliard d’euros de Mistral AI a représenté à elle seule 23 % de tout l’argent levé en France en 2025 ; sans elle, le total français retombe à 5,69 milliards, en baisse de 26 %. L’Espagne n’a pas encore de Mistral : sa méga-levée phare, Multiverse Computing à 189 millions d’euros, est dix fois plus modeste. Son IA est plus diffuse, souvent orientée deep tech et efficacité plutôt que vers un grand modèle généraliste.
Les deux écosystèmes partagent en revanche un même moteur public. Côté espagnol, la SETT, ENISA et le programme Fond-ICO servent de levier pour attirer le capital-risque privé. Côté français, Bpifrance et France 2030 jouent le même rôle, particulièrement dans la deep tech et les phases avancées.
L’Espagne reste un cran en dessous de la France en volume absolu, mais son marché se démocratise là où celui de la France se polarise autour de quelques champions. L’écart pourrait se resserrer si l’écosystème espagnol parvenait à transformer une pépite comme Multiverse en véritable licorne mondiale, le chaînon qui lui manque encore pour rivaliser dans la cour des grands.
Sources : Rédaction LCE (avec l’aide de l’IA)
