Depuis le 25 mai 2026, le plus grand câblier du monde déroule silencieusement au fond de l’océan Atlantique un câble à 400 000 volts entre Capbreton et Bilbao. Trois milliards d’euros, 400 kilomètres, une mise en service prévue en 2028 : ce chantier pharaonique va doubler les échanges d’électricité entre les deux pays et changer durablement l’équation énergétique franco-espagnole.
Le Monna Lisa au large des Landes : le plus grand câblier du monde entre en action
Depuis le lundi 25 mai 2026, un navire hors normes stationne au large des plages de Capbreton dans les Landes. Le Monna Lisa, câblier battant pavillon italien, est le bateau câblier le plus récent et le plus important du monde, sorti d’usine il y a à peine un an, selon ICI Gascogne. Il mesure 170 mètres de long et 34 mètres de large, et dispose sur son pont de deux enrouleurs de câbles électriques capables d’accueillir jusqu’à 17 000 tonnes de câble. Ce lundi matin, il s’est positionné face à la plage des Océanides de Capbreton, à quelques centaines de mètres de l’atterrage, le point de raccordement entre les câbles sous-marins et les câbles souterrains déjà installés sous les dunes landaises. Simultanément, un second câblier norvégien a pris position au large de Seignosse pour dérouler l’autre partie du câble sur les fonds marins, selon la même source.
La mission de ces deux navires est de relier physiquement la France à l’Espagne par le fond de l’Atlantique, en déroulant un câble à très haute tension dans des mini-tunnels creusés au fond de l’eau à 800 mètres de la côte landaise. « Le planning est respecté, conforme à ce qui était prévu », a confirmé Jérôme Rieu, délégué pour le Sud-Ouest de RTE, cité par France 3 Nouvelle-Aquitaine. Les travaux ont débuté il y a trois ans, à l’automne 2023.
400 kilomètres, 400 000 volts, 3 milliards d’euros
Le projet porte le nom d’interconnexion électrique France-Espagne Golfe de Gascogne. Il est porté par Inelfe, coentreprise créée à parts égales par RTE, le gestionnaire français du réseau de transport d’électricité, et Red Eléctrica, son homologue espagnol. Son tracé relie le poste électrique de Cubnezais, près de Bordeaux, à celui de Gatika, près de Bilbao, sur une distance totale d’environ 400 kilomètres, dont 300 sous la mer, selon Wikipédia. Le reste du tracé est souterrain, notamment la section de 27 kilomètres qui contourne le canyon sous-marin du Gouf de Capbreton.
Ce gouf est un canyon dont la profondeur croît brutalement à quelques centaines de mètres du rivage, créé par l’écartement de deux plaques tectoniques, selon Révolution Énergétique. Traverser ce canyon en câble sous-marin aurait été techniquement impossible. Les ingénieurs ont donc prévu un détour terrestre : 27 kilomètres de câbles souterrains entre Capbreton et Seignosse pour contourner l’obstacle, avant de replonger dans l’océan en direction de l’Espagne. Les micro-tunnels aux atterrages de Capbreton et Seignosse sont déjà terminés, et les câbles y seront déroulés courant 2026, selon le site officiel d’Inelfe. Il s’agit en réalité de deux câbles parallèles de 400 kV posés simultanément, utilisant la technologie VSC multi-niveaux en courant continu haute tension.
Le budget total du chantier dépasse les 3 milliards d’euros, dont 578 millions de subventions accordées par la Commission européenne qui a reconnu le projet comme d’intérêt commun européen, selon Libow. La mise en service est prévue pour 2028.
« Le planning est respecté, conforme à ce qui était prévu. On a travaillé au début sur la partie atterrage. On a construit des microtunnels pour faire passer des câbles sous les dunes. »
Jérôme Rieu, délégué pour le Sud-Ouest de RTE, cité par France 3 Nouvelle-Aquitaine — 25 mai 2026
Doubler les échanges et éviter 600 000 tonnes de CO2 par an
L’objectif de cette interconnexion est de doubler la capacité d’échange d’électricité entre la France et l’Espagne, qui plafonnait jusqu’ici à 2 800 mégawatts. Une fois les deux câbles opérationnels, cette capacité atteindra 5 000 mégawatts, soit de quoi alimenter l’équivalent de 5 millions de foyers, selon RTE. En pratique, cela signifie que la France pourra exporter davantage de son électricité nucléaire ou renouvelable vers une Espagne qui en manque, et inversement l’Espagne pourra exporter vers la France son surplus solaire et éolien lors des pics de production.
Les bénéfices environnementaux sont considérables. Le projet permettra d’éviter la perte de 7 430 GWh par an d’électricité verte qui ne pouvait jusqu’ici pas traverser la frontière faute de capacité de transport suffisante, l’équivalent de la consommation d’environ 2 millions de foyers. En parallèle, la future interconnexion permettra d’éviter l’émission de 600 000 tonnes de CO2 par an, grâce à une meilleure utilisation des sources d’électricité décarbonée des deux côtés des Pyrénées.
Pour l’Espagne, ce câble représente un enjeu stratégique majeur dans sa politique d’autonomie énergétique. La péninsule ibérique a longtemps été considérée comme une « île énergétique » européenne, faiblement connectée au réseau continental. La capacité d’interconnexion actuelle est notoirement insuffisante pour permettre à l’Espagne d’exporter massivement ses surplus d’énergie renouvelable, qui représentent pourtant 57 % de sa production électrique en 2025. Ce câble, combiné aux investissements massifs en éolien que la Cantabrie et d’autres régions du nord mènent en parallèle, repositionne l’Espagne comme un acteur central de la transition énergétique européenne.
Controverses locales et recours rejetés : le chantier avance
Le projet n’a pas fait l’unanimité dans les Landes. La section souterraine de 27 kilomètres entre Capbreton et Seignosse a concentré les inquiétudes locales : impact environnemental sur les dunes et les forêts landaises, nuisances sur le tourisme balnéaire, incertitude face aux champs électromagnétiques générés par un câble à 400 000 volts passant sous les communes. Plusieurs associations et la mairie de Capbreton ont tenté de faire stopper les travaux par voie judiciaire, en vain : les recours ont été rejetés par le tribunal administratif de Bordeaux, selon France 3 Nouvelle-Aquitaine.
RTE a mis en place des mesures de protection spécifiques pour limiter l’impact sur la pêche et les fonds marins, notamment pour contourner les zones sensibles du canyon de Capbreton. Les travaux de pose du câble en mer sont programmés sur environ deux ans (2026-2027), avant la phase de raccordement aux stations de conversion de Cubnezais et de Gatika qui permettra la mise en service en 2028, selon Libow.
Ce câble sera la première interconnexion en partie sous-marine entre la France et l’Espagne. Il ne remplace pas les liaisons existantes, notamment le câble INELFE qui passe sous les Pyrénées dans une galerie technique de 8,5 kilomètres et relie Baixa à Santa Llogaia depuis 2015, mais vient les compléter pour former un réseau transfrontalier à la hauteur des ambitions de l’Union de l’énergie européenne.
Sources et photos: Rédaction LCE (avec l’aide de l’IA)
