Face à la sécheresse et au dérèglement climatique, l’agriculture espagnole réinvente ses racines.

4 min de lecture

Premier producteur européen de fruits et légumes, l’Espagne est aussi l’un des pays du continent les plus menacés par le changement climatique. Face à une pénurie d’eau structurelle et à des épisodes caniculaires de plus en plus fréquents, les agriculteurs, chercheurs et pouvoirs publics espagnols ont engagé une transformation profonde du modèle agricole. Un laboratoire à ciel ouvert dont les enseignements dépassent largement les frontières de la péninsule ibérique.

Un risque climatique systémique identifié et quantifié

Il suffit de regarder les chiffres pour mesurer l’enjeu. Selon l’Organisation des Nations unies, 75 % du territoire espagnol est en voie de désertification. L’agriculture absorbe plus de 80 % des ressources hydriques nationales. Et les projections climatiques pour les prochaines décennies indiquent une diminution des précipitations et une hausse des températures sur une grande partie du pays, selon le Plan stratégique espagnol de la PAC        2023-2027 analysé par FarmEurope. Le constat est brutal : le modèle qui a fait de l’Espagne le potager de l’Europe est sous pression existentielle. Pourtant, du fond de cette contrainte émergent des solutions qui fascinent le reste du monde.

Le gouvernement espagnol n’esquive plus la réalité. Selon le portail spécialisé Hogar Eco Friendly, le rapport ERICC-2025, base technique de la nouvelle stratégie nationale d’adaptation au changement climatique prévue pour la période 2026-2030, a identifié 141 risques climatiques dans l’ensemble des secteurs économiques du pays, dont 51 considérés comme prioritaires en raison de leur gravité ou de leur caractère imminent. L’agriculture figure en première ligne de cette cartographie des vulnérabilités, confrontée à une hausse de la fréquence des vagues de chaleur, des sécheresses et des événements extrêmes.

L’ampleur des investissements nécessaires donne le vertige. Selon le Citepa, une étude commandée par la Commission européenne et publiée en janvier 2026 estime que l’UE, ses États membres et le secteur privé devront investir environ 70 milliards d’euros par an jusqu’en 2050 pour adapter les systèmes agricoles, énergétiques et de transport aux effets du changement climatique. L’Espagne est citée parmi les quatre pays avec la France, l’Italie et l’Allemagne qui présentent les besoins d’investissement les plus importants, en raison de leur taille géographique et de leur exposition aux risques méditerranéens.

Les semences anciennes, première ligne de résistance

Parmi les réponses les plus innovantes au défi climatique, la redécouverte du patrimoine semencier espagnol occupe une place inattendue. Selon le magazine québécois L’Actualité, le Centre de recherche et de technologie agroalimentaire (CITA) de Saragosse collecte et conserve des semences de variétés locales depuis les années 1980. Sa banque de graines compte aujourd’hui plus de 18 000 variétés de légumes et de légumineuses. Chaque année, plus d’un millier de ces variétés sont distribuées à des scientifiques et des agriculteurs pour contribuer à la recherche et à la reconstitution des récoltes.

Selon la chercheuse Cristina Mallor Giménez du CITA, citée par L’Actualité, ces variétés locales sont souvent moins productives que les variétés commerciales, mais elles sont plus stables et mieux capables de s’adapter aux conditions climatiques difficiles grâce à leur hétérogénéité génétique. Une propriété précieuse à l’heure où la fréquence des épisodes de stress thermique et hydrique s’accélère dans toute la péninsule.

En parallèle, des chercheurs espagnols travaillent sur la frontière de la biologie moléculaire pour renforcer les variétés commerciales. Selon L’Actualité, Ana Caño-Delgado, biologiste moléculaire au Centre de recherche en génomique agricole de Barcelone, a fondé l’entreprise Planet Biotech pour transférer ses découvertes sur le terrain : des biostimulants naturels capables de modifier la réaction des cultures aux chocs thermiques et à la sécheresse, une sorte de protection foliaire pulvérisable directement sur les plantes ou apportable par irrigation.

L’irrigation de précision, nouvelle norme

Sur le terrain, la révolution technologique est déjà en marche. Selon le service Team France Export, les opérateurs espagnols recherchent en priorité des technologies réduisant la consommation d’eau et les intrants chimiques, améliorant la résilience des cultures face aux stress hydriques et thermiques. Les innovations en irrigation de précision, les capteurs connectés pour le suivi en temps réel des cultures et les systèmes d’intelligence artificielle appliqués à l’agronomie constituent désormais les priorités d’investissement du secteur.

Les résultats sont tangibles. Selon Team France Export, la récolte de tournesol espagnole a progressé en 2024 à 833 600 hectares pour 1,27 million de tonnes soit une hausse de 45 % soutenue en grande partie par l’adoption de variétés plus résistantes à la sécheresse et par un regain d’intérêt pour la production locale. Selon le Groupe Caisse des Dépôts, les 7 000 communautés d’irrigation espagnoles jouent un rôle clé dans la diffusion des technologies de goutte-à-goutte et dans les transferts de savoir-faire entre exploitations, même si ce modèle reste plus accessible aux grandes fermes qu’aux petites exploitations familiales.

Les acequias, le passé comme solution d’avenir

Parmi les réponses les plus surprenantes à la crise de l’eau figure la remise en service de canaux d’irrigation médiévaux, les acequias, ces systèmes hydrauliques hérités de la période arabe. Selon La Relève et la Peste, ces structures permettent à l’eau de s’infiltrer dans le sous-sol comme dans une éponge, de circuler lentement dans les nappes phréatiques au lieu de ruisseler vers les rivières et de se perdre en mer rendant possible une forme de stockage naturel qui se libère en été, quand la ressource fait le plus défaut. Une approche qui allie mémoire agronome et efficacité environnementale.

Une production record malgré tout

Ce tableau des défis ne doit pas masquer la robustesse du secteur. Malgré des années climatiques difficiles, l’agriculture espagnole affiche des chiffres de production remarquables. Selon Team France Export, la production d’huile d’olive espagnole pour la campagne 2024-2025 a atteint 1,40 million de tonnes, soit une progression de 48 % par rapport à la campagne précédente. Les fruits et légumes représentent, eux, entre 20 et 25 millions de tonnes produites annuellement, pour une valeur d’environ 20 milliards d’euros, faisant de l’Espagne le leader européen avec plus de 22 % de la production de l’Union européenne.

Ce rebond spectaculaire illustre la capacité de résistance d’un secteur qui a appris, à la dure, à composer avec l’instabilité climatique. Il ne suffit pas à effacer l’inquiétude structurelle. Mais il prouve que la résilience, lorsqu’elle repose à la fois sur l’innovation technologique, la redécouverte du patrimoine variétal et la modernisation des pratiques hydrologiques, peut produire des résultats concrets.

La question n’est plus de savoir si l’agriculture espagnole peut s’adapter. Elle l’est déjà en train de le faire. La question est de savoir si elle le fait assez vite.

Source et photo: Rédaction LCE (avec l’aide de l’IA)

lire plus >

À ne pas manquer

Les prés et les prairies : enjeux et dynamiques agricoles en 2023 (part.8)

Chaque semaine, Le Courrier d’Espagne vous fait découvrir l’agriculture espagnole dévoilant la

Les deux visages du covid-19 dans l’agriculture : manque de main d’œuvre, mais relance des ventes en ligne

La voix à la radio oscille entre apathie et résignation : l’agriculteur,