Murcie, « le potager de l’Europe » : 3 800 millions d’euros d’exportations et une agriculture technifiée sous tension hydrique.

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Record historique d’exportations hortofruticoles en 2025, leadership européen sur la laitue, le brocoli et le raisin de table, et un réseau d’irrigation goutte-à-goutte parmi les plus avancés du monde : la région de Murcie s’impose comme la première puissance maraîchère de la péninsule ibérique. Derrière ce succès, une course permanente contre la sécheresse et la pression sur la lagune du Mar Menor.

Il y a quelque chose de presque paradoxal dans la réussite agricole de Murcie. La région est l’une des plus arides d’Europe occidentale, avec moins de 300 millimètres de pluie par an dans certains secteurs, des étés torrides et des ressources en eau qui font l’objet d’une négociation politique permanente. Et pourtant, c’est précisément là, sur ces terres semi-désertiques du sud-est espagnol, que se concentre l’une des agricultures les plus productives, les plus technifiées et les plus exportatrices du continent.

Un record historique en 2025

Les chiffres présentés par le président régional Fernando López Miras lors de la feria internationale Fruit Logística de Berlin en février 2026 ont fait sensation dans le secteur : les exportations hortofruticoles de la région de Murcie ont atteint près de 3 800 millions d’euros en 2025, un record absolu représentant une hausse de 7,3 % par rapport à 2024, selon Murcia Plaza. Ce résultat dépasse de presque deux points la moyenne nationale, qui s’est établie à +5,5 %, précise la même source.

« Il s’agit d’un chiffre de ventes à l’extérieur jamais atteint auparavant, qui dépasse toutes les attentes et réaffirme la Région comme le Potager de l’Europe et la puissance la plus importante en matière d’alimentation. » Fernando López Miras, président de la Région de Murcie, Fruit Logística, Berlin, février 2026

Les principales filières à l’origine de cette performance sont les agrumes, dont les exportations ont progressé de 9,8 %, la fruta de hueso pêches, nectarines et abricots avec une hausse de 27 %, et le raisin de table avec +16,6 %, selon Murcia Plaza. Sur la première moitié de l’année 2025, la croissance atteignait déjà 8,85 %, avec 2 128 millions d’euros de ventes à l’international entre janvier et juin, selon le portail Murcia Diario.

Laitue, brocoli, raisin : des positions de leader européen

Ce record n’est pas le fruit du hasard. Murcie occupe une position structurellement dominante sur plusieurs filières clés du maraîchage européen. Selon le rapport sectoriel AgroBank et Agrifood Comunicación publié en octobre 2025, la région de Murcie est la zone la plus représentative d’Espagne pour les hortalizas cultivées en plein air, avec 35 697 hectares en campagne 2024-2025 dépassant la Castille-La Manche, l’Andalousie et la Communauté valencienne. Elle exerce un « leadership européen » sur la laitue, le brocoli, le chou-fleur et l’artichaut, selon le même rapport.

« Murcie est un moteur exportateur clé, avec un grand poids dans des cultures comme la laitue, le brocoli, le chou-fleur et l’artichaut, produits dans lesquels elle exerce le leadership européen. » Rapport sectoriel AgroBank / Agrifood Comunicación, octobre 2025

Le raisin de table constitue un autre pilier décisif. Sur les 90 000 hectares cultivés en Espagne, la région de Murcie représente les trois quarts de la superficie et de la production nationale, avec une prévision de plus de 320 000 tonnes pour 2025, selon le même rapport. Le segment sans pépins, qui représente désormais 90 % de la production régionale, est en forte croissance et génère une valeur ajoutée élevée mais exige une gestion permanente en champ, souligne l’étude d’AgroBank. En 2024, les exportations espagnoles de raisin de table ont atteint 448 millions d’euros, en hausse de 35 % par rapport à 2023, précise la même source. La région représente par ailleurs 13 % de la production nationale d’agrumes, derrière la Communauté valencienne et l’Andalousie, selon AgroBank.

Murcie concentre également 13 % de la production nationale de fruits et légumes frais, se classant troisième région espagnole après l’Andalousie et la Communauté valencienne, selon la fédération d’exportateurs Fepex citée par Murcia Plaza. Plus de 50 % de la production agroalimentaire de la région est destinée à l’exportation, selon le portail Región de Murcia Digital une dépendance aux marchés extérieurs qui confère au secteur une sensibilité particulière aux tarifs douaniers, aux réglementations européennes et à la concurrence des pays tiers.

Une agriculture technifiée, mais une eau sous pression

Le secret de cette productivité en milieu semi-aride réside en grande partie dans la maîtrise de l’irrigation. López Miras l’a lui-même formulé en termes clairs lors de Fruit Attraction à Madrid en octobre 2025 :

« Nous avons l’agriculture la plus technifiée du monde, parce qu’une goutte d’eau est beaucoup plus productive dans la Région de Murcie que nulle part ailleurs sur la planète. » Fernando López Miras, Fruit Attraction, Madrid, octobre 2025, selon Murcia Diario

Le système d’irrigation goutte-à-goutte, qui couvre une part très élevée des surfaces irriguées régionales, a permis de maintenir et d’accroître les rendements malgré un contexte de sécheresse chronique. Mais cette efficacité technique ne suffit pas à masquer la vulnérabilité structurelle de la région face à la raréfaction de l’eau. López Miras a lui-même réclamé publiquement « un approvisionnement en eau stable » comme condition sine qua non de la poursuite du développement agricole régional, selon Murcia Plaza.

Le Mar Menor : la blessure écologique de l’agriculture intensive

L’ombre portée de cette réussite agricole s’appelle le Mar Menor. Cette lagune côtière de 135 km² la plus grande lagune hyperhaline d’Europe, selon une étude de l’Université de Murcie publiée sur ArXiv a subi des crises d’eutrophisation sévères liées, en partie, aux nitrates issus des engrais agricoles drainés vers la lagune via le bassin versant. La crise de 2016, qui a vu des milliers de poissons mourir asphyxiés, a marqué un tournant dans la perception du coût environnemental de l’agriculture intensive, selon une étude NIH sur les systèmes de surveillance de la lagune.

C’est pour répondre à ce défi que l’IMIDA, Instituto Murciano de Investigación y Desarrollo Agrario y Medioambiental, a développé un outil de conception de barrières de végétation et de bandes tampons pour réduire l’érosion et les ruissellements agricoles vers la lagune, selon la plateforme AKIS. L’IMIDA, organisme public de recherche agricole et environnementale de la Région de Murcie, est structuré en six départements couvrant la phytochimie, la protection des cultures, le contrôle biologique, la biotechnologie et l’amélioration variétale des agrumes, raisins et arbres fruitiers, selon Agritech Murcia. Il dispose de onze stations annexes, d’une station d’aquaculture marine à San Pedro del Pinatar et d’une station œnologique à Jumilla, selon la même source.

Un secteur sous vigilance réglementaire européenne

Le modèle agricole murcien est également au cœur du débat réglementaire européen. López Miras a plaidé à Berlin pour « une PAC suffisante et    flexible » et des « instruments de contrôle nécessaires pour qu’il n’y ait pas de concurrence déloyale de pays tiers qui ne respectent pas les mêmes exigences imposées à nos producteurs », selon Murcia Plaza. Cette demande de réciprocité garantir que les produits importés répondent aux mêmes normes phytosanitaires et sociales que ceux produits en Espagne est devenue le leitmotiv des organisations agricoles régionales dans leurs échanges avec Bruxelles.

Murcie reste, en 2026, ce qu’elle a toujours été depuis les travaux d’irrigation romains : une terre qui transforme l’adversité climatique en fertilité économique. Le défi des prochaines années sera de préserver cette fertilité sans sacrifier les écosystèmes qui la rendent possible.

Source et photo: Rédaction LCE ( avec l’aide de l’IA )

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