Réarmement, inflation, modèle social: les trois factures que la guerre présenterait à l’Espagne.

4 min de lecture

L’Espagne est aujourd’hui la locomotive économique de la zone euro. Mais derrière cette vitalité se dissimule une triple vulnérabilité que tout engagement militaire direct mettrait immédiatement à l’épreuve. Les économistes ont commencé à faire les comptes.

Personne ne veut y penser. Et pourtant, à mesure que le conflit au Moyen-Orient s’enlise et que les tensions géopolitiques en Europe continuent de remodeler les équilibres de l’OTAN, la question s’impose aux économistes avec une urgence nouvelle : que se passerait-il concrètement pour l’économie espagnole et pour les ménages qui y vivent si le pays se retrouvait directement impliqué dans un conflit armé ? La réponse tient en trois dynamiques, toutes documentées, toutes préoccupantes.

Première facture : le réarmement cannibale les dépenses sociales

L’Espagne a déjà commencé à payer le prix du réarmement, bien avant toute guerre. Selon la Revue Conflits, les dépenses militaires espagnoles ont franchi en 2026 le seuil des 2,1 % du PIB soit environ 33,9 milliards de dollars après avoir stagné à 0,81 % du PIB en 2016. C’est une rupture budgétaire historique. Mais ce n’est que le début d’une trajectoire bien plus exigeante : selon Le Devoir, lors du sommet de l’OTAN à La Haye en 2025, l’Alliance a fixé un objectif de 5 % du PIB consacrés à la défense d’ici 2035.

Le gouvernement Sánchez a immédiatement qualifié cet objectif d’« erreur absolue ». Les raisons de ce refus sont arithmétiques, pas idéologiques. Selon Le Devoir, atteindre les 5 % serait impossible pour l’Espagne sans procéder à « une augmentation des impôts pour la classe moyenne » et à « des réductions de services publics et de prestations sociales ». Autrement dit, la guerre se financerait sur le dos du modèle qui a permis à l’Espagne de traverser les crises des quinze dernières années : retraites, santé, minima sociaux, aides au logement. En outre, selon l’OFCE, Madrid a déjà intégré 6 milliards d’euros de dépenses supplémentaires par an au titre de la défense pour 2025 et 2026 soit 0,43 % du PIB sans vote du Parlement, faute de budget adopté depuis trois ans.

Deuxième facture : l’inflation repart, et le pouvoir d’achat rétrécit

Les effets des tensions géopolitiques actuelles sur les prix espagnols sont déjà perceptibles. Selon Equinox Magazine, le conflit au Moyen-Orient a provoqué une nouvelle poussée inflationniste en mars 2026, alimentée par la hausse des prix du pétrole et ses répercussions en cascade sur le transport et les biens de consommation. Selon le ministère espagnol de l’Économie, la montée en puissance des énergies renouvelables limite partiellement l’impact sur la facture électrique mais pas suffisamment pour enrayer la tendance.

Dans un scénario de conflit direct impliquant l’Espagne, les chiffres se détérioreraient bien plus rapidement. Selon le centre d’études économiques Funcas, dans l’hypothèse d’une guerre d’environ trois mois, l’inflation espagnole pourrait dépasser 3 % avant l’été, tandis que la croissance du PIB serait revue à la baisse, tombant à 2,2 % contre 2,7 % initialement prévu. Ces projections, déjà préoccupantes, supposent un conflit court. Un engagement prolongé produirait une tout autre dynamique, sur une économie dont la consommation des ménages représente, selon la Coface, près de 55 % du PIB un moteur immédiatement menacé par toute détérioration du pouvoir d’achat.

La flambée des loyers, déjà de 6,8 à 7 % selon Fotocasa et pisos.com, et la hausse du prix de l’immobilier de 3 à 10 % selon les estimations d’Equinox Magazine, aggraveraient encore la pression sur les budgets des ménages résidents et expatriés, dans un contexte où les salaires ne progressent pas au même rythme.

Troisième facture : le tourisme et l’investissement étranger, piliers fragiles

C’est la vulnérabilité la moins visible, et peut-être la plus redoutable. L’économie espagnole repose depuis des décennies sur deux piliers étroitement liés à la confiance internationale : le tourisme et l’investissement étranger. Or l’un et l’autre s’évaporent au premier signal de conflit armé bien avant que le premier coup de feu soit tiré sur le sol espagnol.

Selon la Direction générale du Trésor français, le tourisme représentait 12,4 % du PIB espagnol avant la pandémie, et l’Espagne a accueilli 96,8 millions de visiteurs en 2025 un record historique. Cette affluence disparaîtrait quasi instantanément en cas d’engagement militaire direct, comme l’a démontré l’effondrement du secteur à 4,3 % du PIB en 2020 lors du seul choc sanitaire du Covid. Du côté des investisseurs étrangers, selon la Coface, l’investissement privé représente environ 20 % du PIB espagnol et est déjà freiné par « l’aversion au risque des entreprises face aux incertitudes persistantes du contexte géopolitique ». Un conflit armé ferait basculer cette prudence en paralysie.

La Direction générale du Trésor espagnol note que la dette publique espagnole, tombée à environ 101 % du PIB un niveau bien inférieur à celui de la France offre des marges de manœuvre budgétaires que d’autres pays n’ont plus. C’est un atout réel. Mais selon BNP Paribas, à partir de 2026, les recettes publiques espagnoles devraient, pour la première fois, dépasser les dépenses un équilibre fragile qui ne survivrait pas à une mobilisation militaire massive.

Ce que cela changerait concrètement pour les résidents

Pour un expatrié ou un investisseur francophone établi en Espagne, le scénario d’un conflit armé se traduirait par une séquence précise : d’abord une envolée de l’inflation qui rongerait la valeur réelle de l’épargne liquide, ensuite un gel du marché immobilier qui maintiendrait nominalement les prix tout en rendant les actifs quasi invendables, enfin une pression fiscale accrue à mesure que l’État chercherait à financer l’effort de guerre sans remettre en cause frontalement le modèle social.

Aucun de ces mécanismes ne constitue une confiscation. Ils ressemblent davantage à ce que l’économiste John Maynard Keynes décrivait dès 1919 comme la forme la plus efficace de taxation : invisible, progressive, et impossible à contester devant un tribunal.

L’Espagne de 2026 n’est pas l’Espagne de 1936. Mais sa prospérité actuelle repose sur des fondations confiance des marchés, flux touristiques, stabilité budgétaire qui sont précisément celles qu’une guerre détruit en premier.

Source et phto: Rédaction LCE ( avec l’aide de l’IA )

lire plus >

À ne pas manquer

L’aéroport espagnol accueille les avions fuyant la guerre au Moyen-Orient.

Qatar Airways a déjà envoyé 12 de ses avions, auxquels s’ajoutent d’autres

L’inflation en juillet, la plus élevée depuis 38 ans

L’indicateur avancé de l’indice des prix à la consommation (IPC) situe la