Portée par une industrie de défense en pleine expansion et un budget militaire franchissant pour la première fois les 2 % du PIB, l’Espagne s’affirme comme un acteur incontournable du programme européen d’armement hypersonique. Un pari technologique à horizon 2035, aux enjeux stratégiques considérables.
Madrid, 10 avril 2026, le temps des puissances militaires discrètes est révolu pour l’Espagne. Alors que la menace hypersonique russe a fait irruption dans la réalité des conflits européens avec l’utilisation de missiles Kinjal contre l’Ukraine dès mars 2022, Madrid s’est engagée résolument dans la course aux armements de nouvelle génération. Et ce n’est plus seulement en tant que partenaire secondaire, mais bien comme coordinatrice d’un programme de premier plan financé par Bruxelles.
SENER, champion espagnol de l’intercepteur hypersonique européen
Selon la revue spécialisée Atalayar, c’est l’entreprise espagnole Sener Aerospace qui a remporté, à la surprise générale, la coordination du programme EU HYDEF ( European Hypersonic Defence Interceptor ) lors du premier appel d’offres du Fonds européen de la défense. Le projet, doté de la totalité des 100 millions d’euros alloués par Bruxelles à la défense antimissile dans ce cadre, a été confié à un consortium de treize entités européennes, dont six espagnoles. Parmi elles, Escribano Engineering & Manufacturing, GMV et Sener Aerospace elles-mêmes forment ce qu’il est désormais convenu d’appeler l’alliance SMS ( Spanish Missile System ).
Selon le site spécialisé Zone Militaire, Sener Aerospace a ainsi devancé le consortium mené par MBDA, géant européen des missiles issu d’Airbus, BAE Systems et Leonardo, dont le projet Aquila n’a pas convaincu Bruxelles lors de cette sélection. Un choix qui a suscité la stupéfaction en Italie et des critiques en France, où des experts ont jugé discutable d’écarter MBDA, considéré comme la seule société européenne disposant d’une réelle expérience dans la défense antimissile. D’après le directeur général défense de Sener Aerospace, Rafael Orbe, cité par Atalayar, c’est avant tout la qualité de l’offre technique et la solidité documentaire du dossier espagnol qui ont fait la différence.
Un objectif clairement fixé : être opérationnel après 2035
L’intercepteur hypersonique que devra produire ce consortium est un outil de haute précision. Selon Atalayar, il doit embarquer des capteurs avancés de multiples types, disposer d’actionneurs à haute manœuvrabilité, et opérer dans l’atmosphère à des altitudes inférieures à 1 000 kilomètres au-dessus de la surface terrestre. L’Union européenne a précisé que l’objectif est de disposer d’un système opérationnel capable de contrer les menaces hypersoniques « au-delà de l’année 2035 ».
Cet horizon d’une dizaine d’années n’a rien d’arbitraire. Selon l’Institut français des relations internationales (IFRI), les armes hypersoniques combinent deux atouts décisifs, la vitesse et la manœuvrabilité, qui leur permettent de traverser les systèmes de défense antimissile actuels en rendant leur trajectoire quasi imprévisible. Selon le Centre d’études stratégiques de la Marine français, dix des treize pays disposant des plus gros budgets militaires dans le monde mènent aujourd’hui des programmes hypersoniques, confirmant l’émergence d’une nouvelle course technologique mondiale aux conséquences stratégiques majeures.
Un budget de défense en forte hausse, une industrie restructurée
Ce positionnement de l’Espagne dans l’hypersonique n’est pas un accident industriel. Il s’inscrit dans une transformation profonde et accélérée de l’appareil militaire espagnol. Selon la Revue Conflits, les dépenses militaires espagnoles ont franchi en 2026 le seuil symbolique des 2 % du PIB, atteignant 2,1 % selon les critères de l’OTAN, soit environ 33,9 milliards de dollars, un renversement spectaculaire par rapport au point bas de 0,81 % enregistré en 2016. Plus significatif encore, selon le portail le360.ma, 44 % de ce budget est désormais consacré aux équipements, contre 37 % au personnel, traduisant un basculement clair vers une armée de haute technologie.
Cette montée en puissance budgétaire s’appuie sur un tissu industriel devenu stratégique. Selon le360.ma, l’industrie de défense espagnole représente désormais 12 % du PIB industriel national et génère 215 000 emplois directs et indirects, avec des acteurs majeurs comme Airbus Defence and Space, Navantia dans le naval, et Indra dans les systèmes électroniques. Ce dernier pilote notamment le volet « capteurs » du programme SCAF ( Système de Combat Aérien du Futur ) en partenariat avec la France et l’Allemagne, confirmant la place de l’Espagne au cœur des grands programmes européens de défense de prochaine génération.
L’Europe face à un choix structurant
Le dossier hypersonique est aussi révélateur des tensions qui traversent l’Europe de la défense. Selon le site Generation-NT, la Commission européenne a signifié que, à partir de 2026, elle ne financerait plus qu’un seul projet d’intercepteur hypersonique et non deux comme jusqu’ici, mettant fin à la stratégie de double source qui laissait coexister EU HYDEF sous coordination espagnole et HYDIS² porté par MBDA. Les consortiums rivaux devront donc soit fusionner leurs efforts, soit s’affronter pour la survie dans une compétition dont un seul sortira vainqueur.
Pour l’Espagne, l’enjeu dépasse le seul domaine industriel. Selon la Revue Conflits, Madrid cherche à « compenser le caractère relatif de son poids militaire en Europe » par l’innovation technologique, une stratégie qui lui a déjà permis de s’imposer sur des créneaux de haute valeur ajoutée sous-marins S-80 Plus, frégates F-110, drones Razor de Sener et qui trouve dans l’hypersonique son terrain d’expression le plus ambitieux à ce jour.
Source et photo: Rédaction LCE (avec l’aide de l’IA)
