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Le Courrier d'Espagne

M. Yves Saint-Geours : « Plus ça va, plus nos économies sont articulées par un commerce intense entre les deux pays »

M. Yves Saint-Geours, ambassadeur de France en Espagne.
M. Yves Saint-Geours a pris ses fonctions d’ambassadeur en Espagne en septembre 2015. Depuis, beaucoup de choses se sont passées entre les deux pays, à tous niveaux. Rencontre avec un grand diplomate, expert de l’Espagne mais aussi de l’Amérique latine.
Quel serait votre premier bilan depuis votre arrivée en Espagne il y a deux ans ?
Le premier bilan, c’est une très grande satisfaction liée à la proximité de nos pays. Pour des questions très dures qui sont celles du terrorisme, des crises internationales liées, par exemple, au Brexit, les difficultés que rencontre aujourd’hui le monde, la proximité avec l’Espagne en tant que pays et avec le peuple espagnol est extrêmement grande et la solidarité s’est exprimée de façon éclatante. Cette proximité repose à la fois sur une façon d’être partagée et sur une vision du monde commune. J’éprouve une très grande satisfaction liée à l’ensemble de ce que nous avons fait durant les deux dernières années et ce notamment dans des situations dramatiques. Mon premier bilan est donc celui d’une consolidation des liens entre l’Espagne et la France à travers un partage à la fois des souffrances et des succès et puis c’est une reconnaissance. Une reconnaissance à l’égard des Espagnols pour m’avoir accueilli si chaleureusement, moi, c’est très personnel, et pour être aussi proches de notre pays. Ils ont été très proches quelques semaines après mon arrivée avec les attentats du Bataclan et du Stade de France, très proches encore après Nice, c’était un 14 juillet, le 14 juillet dernier, et très proches dans leur intérêt, dans leur passion presque, pour les élections françaises il y a quelques semaines, puisque au fond, on a quand même eu le sentiment que les élections en France étaient des élections un peu espagnoles par leur caractère européen et cela prouve qu’il y a une communauté de destin avec l’Espagne.
En ce qui concerne la présence française en Espagne, quels sont les faits marquants depuis deux ans ? 
Nos institutions se consolident. A Bilbao, par exemple, l’Institut français existait mais est désormais installé dans un lieu à la fois visible, commode, fonctionnel et en plus offert par la mairie, cela se passe très bien. On ne peut pas parler de nouvelles institutions ou de nouvelles structures mais on a une consistance de la relation qui est de plus en plus grande. Désormais, depuis deux ans, il y a une saison culturelle qui est faite pour couvrir l’ensemble de l’Espagne. Il y a également une présence très forte qui est en train de monter en puissance de ce qu’on appelle la French Tech, c’est-à-dire la présence française dans les domaines du numérique, les pépinières d’entreprises. Tout cela se fait à la fois à Barcelone et à Madrid et c’est véritablement quelque chose qui est en pleine croissance avec des perspectives de développement qui font que la France change un peu d’image et elle connecte de plus en plus, c’est le cas de le dire, ses entreprises avec l’Espagne. Ce qui a été très important aussi, c’est qu’on est maintenant presque à la fin de la question du terrorisme basque, qui nous a occupé tous les jours, Français et Espagnols.
Beaucoup d’accords ont été signés ces dernières années entre la France et l’Espagne, une volonté donc de rapprochement qui ne cesse de s’accélérer. Parmi les accords tout récemment signés, un partenariat a été conclu entre l’Académie de Paris et la Communauté de Madrid. Pourriez-vous nous en dire un petit peu plus ?
C’est un accord qui a été signé il y a quelques jours et qui est très concret parce que, au fond, ce dont on a besoin de plus en plus sur toute la chaîne, qui s’étend presque de l’école maternelle jusqu’à la fin du parcours universitaire, c’est de construire des ponts. Le Rectorat de Paris dans le système français supervise dans la capitale tout l’enseignement primaire, secondaire et même un peu l’enseignement supérieur. Comme on le sait, l’éducation est largement une compétence des communautés autonomes et les deux capitales n’étaient justement pas très connectées. Maintenant elles le sont potentiellement bien davantage grâce à ce dispositif qui va permettre de faire des échanges de classes, d’accueillir des professeurs de français pour continuer leur formation et des professeurs d’espagnol sur l’ensemble de la chaîne, c’est très important pour nous. On a un dispositif français d’enseignement français en Espagne, c’est-à-dire des lycées, des collèges, soit 22 établissements qui scolarisent environ 22 000 personnes, c’est un pilier.
On a par ailleurs un autre pilier qui englobe les Bachibac, c’est-à-dire les sections bilingues qui aboutissent pour les élèves à l’obtention conjointe du Bac et du Bachillerato. On a également toute la coopération éducative : comment introduire plus de Français dans l’enseignement ? Comment faire en sorte que l’Espagne et sa langue soient très bien accueillies dans notre enseignement ?
Sur un plan plus économique, qu’en est-il des échanges commerciaux entre la France et l’Espagne en 2016 ? Y a-t-il eu une spécificité par rapport aux années précédentes et peut-on noter une évolution ?
Plus ça va, plus nos économies sont articulées par un commerce intense entre les deux pays. Un commerce qui dépasse 65 milliards d’euros et quelque chose qui ressemble à un équilibre avec même un petit excédent pour la France du point de vue des douanes françaises même si les chiffres diffèrent un peu entre les douanes de France et les douanes d’Espagne. C’est un commerce très équilibré parce qu’avec 32 milliards d’euros d’exportations espagnoles vers la France, nous sommes un très bon client : le premier de l’Espagne. Ce sont des chiffres considérables. La dynamique des échanges montre que, premièrement, leur augmentation continue et, deuxièmement, que c’est de plus en plus complémentaire et articulé. De temps en temps, vous voyez des échanges croisés sur un même matériel ferroviaire, un matériel automobile ou encore un matériel d’avionique et vous vous rendez compte que c’est parce que l’espace industriel est franco-espagnol ou hispano-français. J’ajoute que, l’an dernier, les Français ont été la deuxième communauté touristique en Espagne pour la première fois, en dépassant les Allemands.
On a vu effectivement que les lignes aériennes entre les provinces françaises et espagnoles s’intensifient aussi…
Énormément. Il y a même des entreprises qui sont nées sur cette capacité à faire du provincial et de l’inter-provincial avec des croissances considérables de leur activité. Sur le plan des échanges, on pourrait prendre simplement comme exemple le nombre de traductions : on traduit des romans et des livres dans les deux langues et l’espagnol progresse en France. Nous sommes sortis de la convalescence, il y a une véritable reprise économique franco-espagnole.
Concernant les interconnexions, quels sont les progrès qui ont été acquis au cours de ces dernières années, notamment dans les secteurs de l’énergie et des transports ?
Depuis le mois de mars 2015 et le sommet sur les interconnexions énergétiques entre la France, le Portugal et l’Espagne, en liaison avec les politiques européennes, on a fait de gros progrès : on a doublé l’interconnexion électrique du côté catalan, en passant de 1,4 GW a 2,8 GW et on a mis en projet de façon active trois autres futures interconnexions électriques dont une qui est peut-être  un peu plus avancée que les autres au niveau des études. Il s’agit de celle qui traversera le Golfe de Gascogne ou de Biscaye, et qui doit permettre de passer à 5 GW, c’est-à-dire de doubler une nouvelle fois la capacité existante. Par ailleurs, on a pratiquement triplé l’interconnexion gazière depuis un an et demi maintenant. Pour l’instant, les flux sont encore bas et il faut ramener ça au contexte général européen. Outre les infrastructures existantes côté atlantique, on travaille sur le projet appelé Midcat côté méditerranéen.
En ce qui concerne les transports, outre les autoroutes de la mer, il y a les perspectives ferroviaires. On vient d’ouvrir la ligne TGV Paris-Bordeaux qui met Bordeaux à 2h04 de Paris, on va donc un peu plus vite sur la ligne Madrid-Paris par le Pays Basque. Il y aura d’autres étapes. On ouvre cette année, de l’autre côté, le contournement de Nîmes vers Montpellier qui est un chaînon supplémentaire sur la liaison Paris-Barcelone. Ces sujets sont au cœur de l’agenda entre nos deux pays et font également l’objet de discussions au niveau européen.
L’Espagne et la France jouent un rôle important dans l’Union Européenne. En quoi est-il bénéfique que les deux pays travaillent ensemble ?
On est dans un moment critique, que ce soit s’agissant du destin de l’Europe parce qu’il y a le Brexit, il y a la crise des réfugiés, il y a le terrorisme et puis toute la nouvelle donne internationale, par exemple avec les Etats-Unis. On doit donc être capable de formuler des propositions qui soient ambitieuses et qui rapprochent l’Union Européenne des citoyens parce qu’on ne peut pas l’approfondir sans nos concitoyens. Pour cela, on peut travailler par exemple avec l’Espagne sur l’énergie et sur les questions migratoires parce que, sur ce sujet notamment, l’Espagne a une grande expérience dont l’Union toute entière peut profiter. Evidemment, l’établissement d’une politique industrielle vigoureuse, en Espagne avec la croissance renouvelée, en France une croissance qui reprend doit se consolider par l’innovation, la recherche et le développement. L’avenir passe aussi par un approfondissement de l’union économique et monétaire et de l’union bancaire pour lequel nous avons à peu près la même perspective, les mêmes objectifs que l’Espagne mais aussi par une politique commerciale rénovée et ambitieuse avec l’Amérique latine, par exemple.
Vous êtes un spécialiste de l’Amérique latine. Qu’en est-il de la relation entre l’Espagne, la France et l’Amérique latine ?
L’Espagne est un partenaire majeur pour le développement latino-américain, cela ne fait strictement aucun doute. La France, pour sa part, est présente physiquement en Amérique latine, à travers notamment la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane qui sont des territoires français en Amérique latine où vivent des centaines et des centaines de milliers de citoyens français. De plus, la France a traditionnellement une assise culturelle très forte, d’une part, avec les lycées français ou les Alliances et Instituts français présents en Amérique latine, et une présence économique qui est devenue forte également. Il y a de forts investissements français au Brésil et dans d’autres pays qui font que la France existe en Amérique latine. Nous sommes également engagés dans une action européenne, l’Europe a négocié des accords commerciaux avec le Mexique ou encore avec le Chili, qu’il faut rénover. Elle négocie depuis bien longtemps, et non sans difficulté, un accord avec le Mercosur qui n’est pas encore finalisé et il est évident que l’Espagne est un pays dynamique et engagé sur ces accords. Elle a donc un rôle très important à jouer, tout comme la France.
Êtes-vous souvent consulté sur des questions relatives à l’Amérique latine ?
Depuis la France, oui. D’abord parce qu’il y a des structures de lien avec l’Amérique latine qui existent ici. Par ailleurs, il est vrai que l’expertise espagnole sur l’Amérique latine est très grande et il est donc tout à fait normal que l’on en tire tout le profit possible.
Comment voyez-vous la communauté française d’Espagne ?
Ce qui est formidable avec la communauté française que je rencontre est qu’elle allie à la fois la tradition, à travers une présence ancienne, des gens très implantés, très profondément amoureux de l’Espagne et très profondément liés à l’Espagne sans n’avoir rien perdu de leurs racines, et une importante jeunesse. C’est une communauté très diverse et très dynamique et, dans ce moment fondamental pour l’Europe, elle joue un rôle parce qu’elle envoie des messages importants vers notre pays pour qu’il prenne mieux en compte le fait qu’il est européen, qu’il est connecté et qu’il est lié à d’autres. Dans ces autres pays, comme on l’a vu durant la campagne électorale, les gens nous observent parce qu’ils nous valorisent, qu’ils nous aiment d’une certaine façon et qu’ils veulent savoir ce qu’est notre devenir. La communauté française d’Espagne travaille en même temps pour faire rayonner la France ici. Le 14 juillet est un moment d’union et d’harmonie entre les Français et je leur souhaite une pleine réussite dans leurs projets espagnols. Ils réussiront vraiment bien s’ils n’oublient pas d’où ils viennent.
Qu’est-ce qui vous a le plus frappé en arrivant en Espagne ? Que retenez-vous des Espagnols ?
Je suis arrivé dans un pays que je pensais connaître, dont je connaissais la culture et la langue. Très vite après mon arrivée, il y a eu ce grand malheur pour la France qu’a été le terrorisme. Un grand malheur et à la fois une capacité de réaction de la France et des Français qui a été remarquable. Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est de constater à quel point les Espagnols nous regardent, nous observent, nous connaissent et sont capables, au-delà de vieilles histoires, d’être proches de nous malgré nos différences. Ce qui m’a probablement le plus marqué, c’est la capacité d’empathie et la sympathie, tout simplement, qui s’exprime dans ce beau pays que je parcours le plus possible.
Par Philippe Chevassus et Clara Giroudeau pour Le Courrier d’Espagne

A propos de l’auteur

Le Courrier d’Espagne est la première source d’informations en français sur l’Espagne depuis 2004. Le journal est diffusé sur les vols Air Europa et Air France entre l’Espagne et la France. Il est vendu dans plus de 850 kiosques. C’est le seul journal espagnol en langue française vendu en kiosque. Sur internet, lecourrier.es diffuse gratuitement le PDF papier et édite au quotidien des articles partagés sur les réseaux sociaux.

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