« J’ai découvert en Espagne une vie facile avec un peuple heureux de vivre »

Patrick Goyet, directeur d’Atout France pour l’Espagne et le Portugal, partira à la retraite début 2014 après plus de 30 ans d’expatriation dont New York, Londres, Bruxelles, La Réunion et Milan. L’occasion pour Le Courrier d’Espagne de revenir avec lui sur son parcours atypique. Rencontre. Peut-on dire que votre vie a été marquée par le voyage et l’expatriation ? J´ai occupé durant ma vie professionnelle 7 postes différents. J´ai passé un tiers de ma vie en Europe du Nord (Grande–Bretagne et Belgique), un tiers en Europe du Sud (Italie et Espagne) et un dernier tiers dans des postes long courrier (Océan Indien et Etats-Unis). Durant les trois décennies passées dans des tâches de promotion, les équipes que j´ai animées ont envoyé quelques 150 millions de touristes en France. Que d´émotions, de découvertes et de rencontres ! Lorsque nous avons lancé Maison de la France en 1987, devenue Atout France en 2009, nous étions une bande de jeunes trentenaires hypermotivés et dynamiques. Pendant 25 ans, nous avons travaillé sans relâche à l´amélioration de la structure.Nous avons réussi un certain nombre de choses comme faire de la France la première destination mondiale en arrivées (La France occupe encore aujourd’hui la place de numéro 1 mondial) et moins réussi pour d´autres… Le tourisme, premier secteur économique en France, n´a pas encore toute la place qui devrait être la sienne. Parallèlement, j´ai publié 5 livres sur des sujets variés comme une anthologie de la poésie sur l´Océan Indien, des guides touristiques. L´un d´entre eux s´est vendu à 18 000 exemplaires. Quelle est votre expérience la plus marquante ? L’île de la Réunion. J’étais jeune et j’étais le premier directeur du tourisme sur l’île. Tout était à faire, le plan de développement, le budget, gérer et définir l’image de l’Île de la Réunion en concurrence avec sa voisine, l’Île Maurice. Il a fallu ouvrir des hôtels , développer les liaisons aériennes et créer des outils de formation comme les lycées hôteliers… Il y a eu aussi la journée du 11 septembre à New York, à la fois à titre personnel car j´ai dû mon salut à ma bonne fée et, sur le plan plus politique, car cette journée a été un marqueur, un évènement historique qui a ouvert le XXIème siècle. Un mois après j´ai eu le privilège d´organiser et d´accompagner le voyage en Rhône-Alpes et à Paris d´une délégation de 100 pompiers new-yorkais qui avait travaillé le 11 septembre sur le Ground Zero. Beaucoup avaient perdu un frère, un cousin, un ami.Cette semaine fut émotionnellement difficile. J´ai d´autres souvenirs, meilleurs ceux-là, comme l´organisation d´un dîner à Londres avec une dizaine de ministres anglais et français, Sacha Distel comme vedette sur scène et une centaine de chasseurs alpins faisant une haie d´honneur à l´entrée du restaurant. Une matinée toujours à Londres lors du Daily Mail Ski Show avec Lady Di qui me confia aimer skier en France. Elle vint skier quelques mois plus tard dans les Alpes. Je lui fis parvenir un magnifique bouquet de fleurs à son hôtel. J´ai aussi en mémoire l´étonnement des new-yorkais lors de la remontée de la Cinquième Avenue à New York par un bataillon d´une centaine de grognards de l´Empire pour un évènement de promotion de la région Rhône-Alpes ou encore un exceptionnel déjeuner dans le cadre de la Commission Européenne du Tourisme, dont j´assurais la vice-présidence, au Waldorf Astoria de New-York, avec Bill Clinton qui fit un discours époustouflant sur « Tourisme et Terrorisme » ou encore à Bruxelles, l´inauguration avec le Maire Freddy Thieleman et diverses personnalités françaises d´une opération consistant à recouvrir pour un week-end la Grand Place de 100 000 pieds de lavande de Provence. Quelle a été votre meilleure expérience à l’étranger ? Mon cœur balance entre l’Espagne et l’Italie. L’Italie est le royaume de la beauté et du plaisir. L’Espagne est pour moi le pays de la maturité car je suis arrivé ici à plus de 50 ans. J’ai découvert une vie facile avec un peuple heureux de vivre. Je connaissais l´Espagne depuis la fin des années 60. L´Espagne que j´ai retrouvée en 2006 était une Espagne différente, la démocratie, l´intégration à l´Union Européenne et la formidable augmentation du niveau de vie étaient passées par là. Je crois toutefois que ces bouleversements n´ont que peu altéré une certaine Espagne éternelle qui a su conserver ses valeurs, notamment familiales. De mon séjour actuel je garde un certain nombre de souvenirs forts, notamment deux rencontres avec le Roi Juan Carlos, l´Anniversaire en octobre 2009 des 90 ans de présence des Services Français du tourisme en Espagne – Il y avait en 1919 déjà 100 000 visiteurs espagnols en France – Il y en a aujourd´hui 6 millions. Malgré la crise, nous avons fidélisé les « revisiteurs » et su rester attractifs pour les « primo-visiteurs ». Nous avons limité les pertes au strict minimum, puis avons regagné 614.000 touristes espagnols supplémentaires en 2012 par rapport à 2011. Les trois salons « Toute la France » organisés avec le Courrier d´Espagne figurent parmi les bons souvenirs du séjour. Je souhaite rendre hommage à l´exceptionnelle équipe en place, qu´il s´agisse de celle de Barcelone ou de celle de Madrid, sans oublier celle de Lisbonne au Portugal. Je n’oublie pas le plaisir que j’ai eu à développer diverses synergies avec l’équipe de l’ambassade de France sous la houlette toujours vivifiante de l’Ambassadeur. Pendant ces 7 ans, j´ai approfondi ma connaissance de l´Espagne, notamment de l´Andalousie. Au cours de toutes vos expériences, quelle est la communauté française qui vous a paru la plus soudée ? J’ai passé 9 ans à Londres, et j’ai eu de contacts avec la communauté française car j’ai présidé pendant 4 ans une association. En Espagne, j’ai beaucoup côtoyé l’association Dialogo et participé à la création de l’Association des Toulousains et Occitans de Madrid (ATOM). Les français en Espagne sont bien intégrés avec une bonne entente entre les associations existantes. Beaucoup d’entraides et d’échanges. Chacun fait un bon travail, à la place qui est la sienne et donne une bonne image de la France. Vous n’avez jamais eu le mal du pays ? Mes parents ont vécu 20 ans en Asie. Donc je vivais le fantasme de reproduire, enfant, ce que vivaient mes parents car j’étais pensionnaire en France. Depuis 1977, j’ai eu la chance de vivre plusieurs vies et je ne regarde jamais en arrière. Quelle évolution avez-vous constatée dans le tourisme ? Au début de ma carrière, au début de ma carrière, il y avait 20 millions d’étrangers qui visitaient notre pays, aujourd’hui il y en a 80 millions. La France dispose de nombreux atouts touristiques tant culturels que naturels. La gamme d’hébergement en France est large, avec des auberges, des gîtes, des hôtels allant de 1 à 5 étoiles, ce qui permet d’accueillir beaucoup de gens différents. Le tourisme n’est plus réservé à une élite grâce à l’abaissement du coût des transports. Dans les 10 ans à venir, quel sera le plus grand concurrent de la France au niveau touristique ? La France, l’Espagne et l’Italie resteront dans les pays de tête. Mais la Chine se développe très rapidement. L’Espagne a-t-elle entamé sa reprise économique ? Le tourisme espagnol a régressé durant le plus profond de la crise puis a de nouveau progressé en nombre d’arrivées, en nombre de nuitées et en dépenses. Beaucoup de gens aisés moins touchés par la crise viennent en France. Par ailleurs, la reprise se fait sentir, au cours des derniers mois beaucoup de gens se disent que cela va aller mieux et se lâchent un peu. Vous quittez votre poste fin février, quelle sera la suite ? Je vais me présenter aux élections dans mon petit village du Lot pour rendre un peu de ce que j’ai reçu. Ensuite je vais aller faire de l’humanitaire à Madagascar, pour sortir les enfants déscolarisées qui passent leur temps dans la rue. Travailler dans le tourisme c´est, au contact de l´altérité, ouvrir des portes chez ses semblables, c´est faire en sorte que les gens deviennent meilleurs dans le sens où l´entendait Mark Twain, qui écrivait que « voyager est fatal aux préjugés, à l´intolérance et à l´étroitesse d´esprit ». Arthur Haulot, grande personnalité du tourisme belge avec qui j’ai travaillé, croyait fermement que le tourisme était la dimension supérieure de l´homme de demain. J´ai consacré toute ma vie au tourisme et y ai vécu de très grands moments. Si c´était à refaire, je le referais. Pour ce qui est de l’avenir, je crois qu´il y a encore de belles pages à écrire. Par Philippe Chevassus